La fraude a longtemps été un sujet tabou, pour une série de raisons. La première était sûrement la meilleure : parler de fraude, même sans trop s’étendre sur les moyens, donne à ceux qui écoutent la mauvaise idée de s’y adonner. C’est ce qu’on appelle depuis cinquante ans « l’effet Werther », en référence à l’épidémie de suicides déclenchée par la publication des Souffrances du jeune Werther 1. De manière beaucoup moins romantique, la médiatisation des alertes à la bombe entraîne aussi une sorte d’effet Werther chez tous ceux qui ne se sentent pas tout à fait prêts pour leur examen de mathématiques ou voudraient que le train les attende : c’est précisément de cette sorte de fraude qu’on préfère ne pas parler. Et pourtant, il faut bien expliquer aux enfants qu’il est immoral de recourir à des moyens qui pénalisent nos semblables, et que la société réprime ces conduites antisociales.
Il peut aussi y avoir une espèce de pudeur à ne pas parler de fraude : c’est ennuyeux d’avouer aux assurés qu’ils paient pour les fraudeurs. Et plus généralement, l’évocation de la fraude n’est pas politique : pourquoi nous gâcher la vie avec un phénomène marginal qui représente moins que les gains d’une année de croissance ? Alors après trente glorieuses années de croissance, la fraude ne devrait-elle pas être oubliée ? Justement non, bien au contraire. Nous sommes maintenant face au constat que ce consensus sur l’innocuité de la fraude a duré un peu plus longtemps que nous ne pouvions nous le permettre. Alors que faire ?
Comme l’explique Thierry Derez, il y a trois sortes de fraude : l’exagération opportuniste, jamais très intéressante ; la préméditation reptilienne, moralement déplorable ; et la fraude des professionnels. Or c’est celle-ci qui est en expansion au-delà de toute raison : de la grande industrie des réseaux criminels transnationaux à l’artisanat d’art des petits escrocs désormais aidés par l’informatique et les réseaux sociaux, nos sociétés modernes ont toléré le développement d’une vie parasitaire qui menace l’équilibre financier des systèmes de protection sociale publics et de leurs délégataires privés. Il n’est plus possible d’ignorer cet état de fait.
Que le public prenne conscience de la nécessité de la lutte contre la fraude, à la bonne heure ! La communication des assureurs va pouvoir se libérer du souci excessif des convenances et rappeler que le contrôle de l’aléa moral est la condition même de l’activité d’assurance… et de la vie en société ! Le premier texte sur le sujet remonte au IVe siècle avant notre ère, c’est le contre Phormion du grand Démosthène. Faut-il rappeler que ce même Démosthène exhortait les Athéniens à la mobilisation contre les menées de Philippe de Macédoine pour sauver la démocratie ?
Aujourd’hui encore, ce sont les assureurs qui montrent la voie au pays. On peut se demander si la prise de conscience de l’importance de la fraude témoigne d’un relâchement des mœurs ou de la trop grande générosité de nos sociétés : la rencontre de ces deux tendances permet sans doute aux malins de vivre aux dépens des honnêtes gens. Si le politique tarde à trouver les mots qui justifient de mettre en ordre les finances publiques, au moins les assureurs parlent de ce qu’ils connaissent : optimisation des méthodes d’inspection, organisation à l’échelle du secteur, coopération avec toutes les parties prenantes et en particulier avec les administrations, respect des libertés individuelles et des engagements contractuels. En avant, marche !
1 David P. Phillips. 1974. “The Influence of Suggestion on Suicide: Substantive and Theoretical Implications of the Werther Effect”. American Sociological Review, 39, 3, pp. 340- 354.