Entretien réalisé le 22 janvier par Jean-Hervé Lorenzi, Ecaterina Nisipasu, Philippe Trainar et Daniel Zajdenweber
Risques : Comment expliquez-vous le retour de la géostratégie sur le devant de la scène internationale ?
Pierre Sellal : Nous sommes entrés dans un monde dominé par les rapports de force, caractérisé par un mode de relations plus conflictuel. Longtemps, nous avons cru que nous suivions la voie lente mais inexorable d’une interdépendance croissante des économies, d’une extension universelle de la démocratie libérale et de l’admission générale d’un certain nombre de règles, négociées dans un cadre multilatéral et encadrant l’ordre international. Ce système mondial, un peu idéal, au sein duquel prévalent une volonté coopérative partagée et une adhésion majoritaire à des principes communs, limitait la survenance de risques géostratégiques.Dès lors que l’on s’éloigne de cette logique coopérative et que l’on cesse de penser que l’interdépendance et le commerce conduisent à une prospérité partagée et à des relations pacifiées, comme force est de le constater, nous nous exposons à une résurgence des conflits. On entre alors dans un monde d’incertitudes géostratégiques.Le point de rupture principal, en tout cas le plus flagrant, s’est produit il y a trois ans avec le début de la guerre en Ukraine, alors que le risque du retour d’un conflit armé entre deux États souverains aux portes de l’Europe paraissait inenvisageable.Avant ce conflit, nous avions toutefois pu observer les premiers signes d’une érosion de la logique coopérative, notamment lors de la crise du Covid. Disons que la stratégie mise en oeuvre par les grands acteurs pour affronter cette pandémie n’a pas été spontanément coopérative…Parmi les conséquences néfastes de la guerre en Ukraine, le risque le plus sérieux est celui de la désinhibition. Dès lors qu’un État membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, doté de l’arme nucléaire, use ainsi de la force à l’encontre d’un autre État souverain, cela a pour conséquence de désinhiber les autres qui souhaiteraient assouvir leurs ambitions territoriales ou dominatrices contre un voisin. Cela instaure un climat propice aux tensions, sensible dans de nombreuses régions du monde.
Risques : Aujourd’hui, les risques géostratégiques émanent principalement d’États et non d’autres organisations. Quelle place peut jouer l’Europe face à ce changement de paradigme ?
Pierre Sellal : Il est vrai que les grands risques géostratégiques actuels sont liés à des politiques menées par des États. Prenons l’exemple de la Russie, ou encore de l’Iran. Face à cette nouvelle donne, l’Europe institutionnelle, c’est-à-dire l’Union européenne, n’est pas la mieux lotie, contrairement aux États-Unis qui sont capables de mobiliser, en vue d’un objectif stratégique, l’instrument commercial, l’arme militaire, la force du droit, la puis-sance financière. La Chine pourrait aussi en faire de même. L’Union européenne ne dispose pas de cette panoplie complète, et les États membres de l’Union ont des capacités individuelles très inférieures, ce qui fragilise l’Europe dans son ensemble, y compris à la table des négociations.L’erreur de l’Europe c’est peut-être d’avoir cru prématurément à la fin d’un monde westphalien. C’est tout le contraire qui se produit en réalité. Nous avons pensé que l’avenir était dans le dépassement du cadre national et dans le transfert accru de compétences au niveau européen, s’inscrivant lui-même dans un continuum de développement d’une régulation multilatérale au plan mondial. En outre, nous avons été comme anesthésiés, voire aveuglés, par notre capacité à surmonter les différentes crises traversées par l’Europe ces dernières années. Nous avons plutôt bien résisté à la crise financière de 2008, à la crise migratoire de 2015 ou encore à celle qu’aurait pu provoquer le Brexit. Et l’unité européenne, jusqu’ici, a été préservée face à la guerre en Ukraine. Cette résilience relative masque une érosion de la puissance européenne qui se manifeste par une progression à bas bruit depuis une vingtaine d’années sur le plan financier, industriel, démographique, technologique, militaire.À mon sens, il serait plus juste de parler aujourd’hui de « déseuropéanisation » que de « désoccidentalisation » du monde. Il y a une fascination du monde entier vis-à-vis du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, fut elle inquiète, et une érosion de l’attractivité du modèle européen et de ses valeurs ; parallèlement à cela, nous assistons à un retour de l’Amérique super puissante, elle que l’on croyait déclinante. Par ailleurs, Trump ne voit pas l’unité de l’Europe comme profitable aux États-Unis. Ainsi, il pourrait contribuer à créer des dissensions entre les États membres.
Risques : Quel est le rôle des nouvelles technologies dans les rapports de force entre États ?
Pierre Sellal : Les États-Unis ont perçu très tôt ce que pouvait représenter comme instrument de puissance la maîtrise d’Internet. Au début de son premier mandat, le président Obama avait établi un document stratégique qui expliquait qu’Internet allait devenir le nouveau vecteur de la puissance américaine dans le monde. Il invitait les États- Unis à conserver l’intégralité de la maîtrise de ce nouvel outil sur les plans institutionnel, juridique et technologique. L’Europe n’a pas eu une telle clairvoyance face à ce devenir stratégique du numérique. Elle n’a pas su prendre ce virage et se trouve aujourd’hui dans une situation de dépendance vis-à-vis des États-Unis. J’ai encore souvenir des négociations sur la norme GSM. L’Europe était alors capable d’imposer la norme industrielle mondiale en la matière, forte d’entreprises telles que Nokia, Alcatel, Ericsson qui représentaient 70 % du marché de la téléphonie mobile. Cette époque est révolue. Prétendre définir la norme sans être adossé à une industrie dominante, en tout cas forte, serait une gageure.Depuis vingt ans, comme l’a mis en évidence le rapport de Mario Draghi, un décrochage massif de l’Europe s’est produit et je crains qu’il ne se poursuive. Prenons l’exemple de l’intelligence artificielle : alors que Donald Trump prévoit un investissement de 500 milliards de dollars dans l’IA dans les cinq ans à venir, l’Union européenne a adopté un instrument, l’AI Act, qui fait l’impasse sur la dimension de production, et la France accueille un sommet de réflexion sur l’intégration de l’IA dans nos sociétés. L’approche des Américains est nettement plus tournée vers l’action, l’investissement et la productivité.
Risques : Quelles sont les raisons de ce décrochage européen ?
Pierre Sellal : Fondamentalement, l’Europe a tendance à faire primer les valeurs sur la recherche de la productivité. Ces dernières décennies, nos politiques ont eu pour priorités l’intérêt du consommateur et la protection du citoyen. Nous avons fait en sorte que les consommateurs disposent du plus large choix de biens au prix le plus bas sans se soucier de savoir si ces biens étaient produits en Europe ou importés. Nos grandes régulations dans le secteur des technologies et des services numériques, comme le « RGPD », visent avant tout à protéger les droits et libertés individuels face à l’émergence des acteurs du numérique. Tout ceci, sans véritable recherche d’équilibre avec un objectif de production de ces technologies et de création de valeur en Europe.Il y a aussi quelque chose de messianique dans la manière dont nous avons orienté notre politique en matière environnementale. L’action contre le changement climatique revêt la dimension d’un impératif moral. Il se traduit par la recherche d’une exemplarité, fût-elle unilatérale. Les entreprises européennes ont le devoir de contribuer au bien commun, au respect des droits fondamentaux, à la sauvegarde de l’environnement partout dans le monde. Telle est l’inspiration de directives comme la CSRD ou la CS3D, aujourd’hui contestées. Leur défaut est avant tout un déficit de prise en compte des enjeux de compétitivité. Cette approche est d’autant plus regrettable que nos concurrents orientent leurs actions de façon pragmatique vers l’efficacité économique et la croissance. Sur la question climatique, les enjeux sont sans doute plus graves : si les États-Unis décident effectivement de relancer massivement la production d’hy-drocarbures, comment ne pas rendre vains les efforts réalisés par les Européens en la matière et ne pas aggraver le différentiel de coût de l’énergie au détriment des entreprises européennes ? La seule morale ne suffira pas à répondre à la question.
Risques : Comment réussir à endiguer ces risques géostratégiques ?
Pierre Sellal : La priorité pour l’Europe est d’avoir désormais un agenda de production. Le contexte mondial de compétition accrue et de régulation plus faible que nous connaissons actuellement fragilise notre modèle.Il est indispensable de se renforcer sur le plan industriel. Cela passe en partie par une intégration plus forte du marché intérieur européen, encore trop cloisonné dans certains domaines. Gardons-nous cependant de tout attendre du fait d’atteindre une masse critique, pas toujours nécessaire, jamais suffisante, ou de l’imposition d’une seule norme européenne, si celle-ci a pour effet d’ouvrir le marché intérieur européen en son entier à nos concurrents. C’est sans doute vrai aussi sur le plan financier : aussi souhaitable que soit la réalisation de l’union des marchés de capitaux, cette seule unification ne suffira pas à mobiliser l’épargne européenne vers l’investissement en Europe tant qu’il y aura un écart de rendement entre l’investissement aux États-Unis et l’investissement en Europe. La priorité c’est d’abord la production de biens, de services, de technologies sur le sol européen, ce qui suppose de réorienter en profondeur nos politiques, notamment la politique de concurrence et la politique commerciale.Enfin, l’ampleur des risques et notre vulnérabilité exigent de disposer d’une capacité de défense autonome. La menace que fait peser la Russie et les incertitudes sur l’avenir de l’engagement américain vont certainement pousser à une augmentation des budgets consacrés à la défense. C’est déjà le cas dans la plupart des États européens. Mais est-ce que les logiques coopératives parviendront à s’imposer ? Y aura-t-il un consensus sur un objectif d’autonomie européenne ? Ce n’est pas vraiment le cas aujourd’hui, et beaucoup d’États européens pourraient juger préférable de jouer le jeu de la compréhension, voire de la complaisance vis-à-vis des États-Unis face à la crainte de leur désengagement. Aussi, la coopération européenne en matière de défense devrait, pour la plupart des pays européens, se déployer dans le cadre de l’Otan.Concernant la Russie, il me semble indispensable d’avoir dès maintenant une réflexion sur le jour d’après la cessation du conflit armé avec l’Ukraine, qui ne sera pas la paix. Comment penser la relation de l’Europe avec la Russie, qui ne pourra pas être le retour au statu quo ante, même si certains rêvent sûrement de revenir au gaz peu cher importé de Russie, ni la perpétuation des régimes de sanctions vis-à-vis de la Russie, discutables dans leur efficacité mais profondément dommageables aux intérêts de l’Europe, au regard de leurs effets beaucoup plus mesurés voire positifs pour les États-Unis ou la Chine.S’agissant de cette dernière, l’Europe devra également définir sa voie, sans se laisser entraîner dans un combat pour la suprématie mondiale qui n’est pas le sien, ni livrer son industrie aux prédations de l’industrie chinoise.En un mot, sur tous les sujets, être capable de définir un intérêt européen propre, et avoir la volonté de le défendre.
Risques : Quel rôle pourrait jouer le couple franco-allemand face aux risques géostratégiques ?
Pierre Sellal : Ce couple fonctionne, en particulier vis-à-vis des enjeux européens, lorsque de chaque côté, on est animé de la conviction que l’on relève un défi plus efficacement et au mieux des intérêts respectifs par un accord franco-allemand que par un autre moyen, que ce soit un chemin national solitaire ou des tentatives d’alliances alternatives. Si cet esprit a souvent prévalu dans le passé, il n’est pas certain que ce soit encore le cas aujourd’hui.Autre point fondamental : ce couple est efficace lorsque sur un sujet déterminé l’addition des deux positions respectives couvre 90 % des positions en présence en Europe. Là encore, c’est moins vrai aujourd’hui : la disparité des intérêts et des priorités entre les vingt-sept États membres est plus forte que par le passé.Ainsi, l’Allemagne et la France ont eu des appréciations communes sur les risques géopolitiques mais assez divergentes par rapport à celles de l’Europe orientale ou nor-dique. Ces pays ont tenté d’alerter le couple franco-allemand sur la menace que pouvait faire peser la Russie sur l’Europe. Nous n’avons pas assez tenu compte de leur per-ception, qui s’est avérée pourtant plus juste que la nôtre. Ceci a mis en cause la légitimité des Français et des Allemands à identifier les risques géostratégiques et leur vocation à incarner la position européenne.Enfin, l’harmonie du couple suppose un certain équilibre entre les deux partenaires. Même s’ils se rapprochent aujourd’hui par un contexte de grandes difficultés domestiques, l’affaiblissement relatif de la France, – par son endettement, son déficit extérieur, sa faiblesse industrielle, ses déboires diplomatiques, ses blocages politiques –, est dommageable à la vitalité du couple.
Risques : Quelle est la place du Moyen-Orient sur le plan géostratégique ?
Pierre Sellal : On ne peut qu’être frappé par le contraste entre la résonnance et l’impact dans nos sociétés, voire notre débat politique, du conflit israélo-palestinien à Gaza et la modestie relative de ses effets géostratégiques. C’est le mérite de l’administration Biden, pas assez reconnu, d’être parvenu à contenir les risques de développements négatifs régionaux. Tout en étant vigilants vis-à-vis de l’opinion de leurs populations, les États arabes de la région ont fait preuve d’une grande modération. Sur le plan économique, les prix du pétrole n’ont pas flambé comme on aurait pu le redouter. Ainsi, autant il était erroné de considérer la question palestinienne comme réglée et dépassée, autant il serait inapproprié de prétendre à sa centralité géostratégique retrouvée.Contrairement à ce qui a parfois été dit, l’impact du conflit a prouvé à quel point ce n’était plus véritablement un enjeu géostratégique.S’agissant de l’Iran, plusieurs scénarios sont possibles. Il ne peut être exclu que le régime, inefficace, corrompu et contesté, déjà très affaibli, finisse par s’effondrer, malgré une répression qui a eu raison jusqu’ici des protestations populaires. On peut aussi se projeter dans une situation dans laquelle une action militaire viserait le programme nucléaire iranien. Mais beaucoup pensent que Donald Trump, aussi hostile qu’il soit au régime, fera tout pour ne pas être entraîné dans une guerre ouverte impliquant un engagement américain aux côtés d’Israël contre l’Iran. Par ailleurs, dans une telle hypothèse, je n’imagine pas les Russes ou les Chinois voler au secours de l’Iran.Au-delà du Moyen-Orient, la plus grande incertitude géostratégique me semble tenir aux premières déclarations d’intention faites par le président Trump à propos du Canada, de Panama ou du Groenland. S’agit-il de sa part d’une première mise dans le jeu d’une diplomatie transactionnelle qui aboutirait in fine à des solutions négociées ? Ou bien faut-il les comprendre comme une volonté explicite de répudiation des principes du droit international, en reconnaissant aux plus grandes puissances des droits spécifiques vis-à-vis de leur environnement proche ? Cette dernière hypothèse serait-elle la bonne, peut-être ne jugerait-il pas inacceptable que la Chine s’en prenne à Taïwan… Ce serait une manifestation de cette désinhibition des comportements contraires au droit que j’évoquais au début de cet entretien, et qui représente probablement le risque majeur pour les années qui viennent.