Les ruptures, telles que nous les connaissons aujourd’hui aux échelles mondiale, européenne et française, sont au cœur même de ce numéro de la revue Risques.
Contrairement à ce que l’on pense, la continuité historique est bien plus présente que ces bouleversements qui, par leur ampleur, modifient et transforment l’environnement ainsi que les comportements collectifs et individuels.
Ce sont ces moments particuliers où bien des choses changent, qui créent de véritables ruptures. Si nous voulons comprendre à quel point nous vivons aujourd’hui un changement de paradigme, il nous suffit de prendre l’exemple le plus fort de notre période. L’équilibre entre l’épargne et l’investissement mondial se fait et se fera dans les années qui viennent de manière fondamentalement différente de ce que nous avons connu au cours des dernières décennies.
Jusqu’alors, les pays occidentaux investissaient finalement assez peu, et une épargne très abondante venait combler les insuffisances de l’épargne occidentale, principalement américaine. Chacun se souvient que l’épargne chinoise, qui se substitue à une protection sociale insuffisante, notamment pour les retraites et la santé des seniors, venait compenser les déséquilibres de balance des paiements et des déséquilibres budgétaires des États-Unis.
C’est la raison pour laquelle nous nous sommes convaincus que cette phase très particulière, concrétisée par des taux d’intérêt faibles sinon négatifs, allait perdurer. On en a même déduit que l’on pouvait bâtir une nouvelle théorie monétaire dans laquelle l’endettement mondial pouvait se poursuivre sans limite. Cette période est révolue et nous sommes partis sur une longue période de taux d’intérêt plus élevés car l’investissement mondial sera très important et les transferts d’épargne beaucoup plus limités, pour des raisons sociales et géostratégiques. C’est pourquoi l’on peut évoquer un nouveau paradigme, une nouvelle histoire dont les changements dépassent très largement les problèmes des personnalités qui dirigent aujourd’hui le monde.
Tout, dans les différentes parties de notre revue, rappelle à quel point nous devons penser les sujets autrement. Nous vivons cette période exceptionnelle où convergent les difficultés climatiques, géostratégiques, démographiques et sociales. Nous baptisons cela du nom de « transitions », comme si chacune d’entre elles avait sa propre solution et comme si les évolutions naturelles conduisaient, sans la moindre difficulté, à un univers à nouveau pacifié. C’est exactement ce que nous avons voulu remettre en cause, tant en interviewant Pierre Sellal, qui est l’illustration même d’un regard pénétrant et non conformiste sur la situation géopolitique mondiale, qu’en abordant ce mot toxique de « fraude » dans le monde de l’assurance, dont l’importance ne fut jamais aussi grande, tout simplement parce qu’elle est le signe d’une société largement perturbée.
Enfin, l’agriculture nous rappelle à quel point il est nécessaire de repenser la gestion et le financement des catastrophes naturelles, car les chocs climatiques les rendent bien plus nombreuses et bien plus fréquentes. Et au moment où nous savons que le monde aura besoin de pouvoir nourrir plus d’un milliard et demi de femmes et d’hommes dans les vingt années qui viennent, l’agriculture est vraisemblablement le secteur d’activité le plus concerné, le plus malmené, le plus touché.
À travers ces regards particuliers sur des domaines spécifiques, nous avons tenté de montrer à quel point nous devons repenser les sujets de manière totalement nouvelle, tout simplement parce que c’est un monde radicalement transformé qui organisera et régulera notre secteur.