L’agriculture en général est l’activité humaine qui a su gérer les risques climatiques. Le choix des plantes à cultiver, de leurs variétés ainsi que la nature et les races des animaux élevés n’ont jamais été le fait du hasard. Toute erreur était et reste sanctionnée par des récoltes perdues engendrant famines et disettes, quand ce n’est pas la mort des populations se nourrissant des produits de l’agriculture. Un mécanisme de sélection darwinienne a petit à petit modelé les territoires cultivés. C’est ainsi qu’en France on peut dessiner finement l’évolution de la frontière de culture de certaines plantes en fonction des fluctuations longues du climat. On peut même caractériser le travail de l’agriculteur comme une combinaison de savoir-faire routinier d’origine ancestrale et de gestion des risques au jour le jour. Les innombrables et savoureux dictons concernant le climat ou la météo, disponibles sur des sites internet, prouvent que les soucis quant aux mesures de précaution pour faire face aux aléas climatiques ont toujours été présents dans la culture paysanne.
Quant à l’assurance des récoltes, elle trouve son origine dès le XIXe siècle dans des pratiques d’entraide mutualistes. En particulier, l’assurance-grêle est une des plus anciennes couvertures proposées aux agriculteurs par des compagnies d’assurance privées. Il semble donc que l’assurance des récoltes s’impose à tous les agriculteurs comme un complément indispensable aux pratiques culturales de base. Il n’en est rien. Comme le signale le site du ministère de l’Agriculture, en 2022 seuls 17 % de la surface cultivée étaient assurés. Ce qui est paradoxal dans le contexte actuel d’une augmentation des risques climatiques liés au réchauffement global ! Comme toujours lorsqu’on est confronté à une faible couverture d’assurance dans une branche dommages, il faut chercher les causes dans le prix. L’offre des compagnies d’assurance serait trop chère. Un phénomène qu’on observe dans d’autres pays, par exemple dans certains États des États- Unis, où les risques climatiques catastrophiques (sécheresses, incendies, ouragans etc.) sont devenus si fréquents que les primes calculées sur des bases actuarielles deviennent rédhibitoires pour l’assuré. Par exemple, si la perte d’une récolte a une probabilité de 1 % de se produire (un événement dit « centennal »), la prime, tous chargements inclus, peut être évaluée à 2 % de la valeur de la récolte perdue. Ce n’est pas négligeable, mais c’est supportable.
En revanche, si le même événement climatique destructeur se produit tous les dix ans en moyenne, la prime actuarielle pourrait s’élever à 15 %, voire plus. Il est évident que l’assurance privée ne peut plus être supportable. D’où le choix logique de ne s’assurer que partiellement en acceptant des franchises élevées, ou pire, en ne souscrivant aucune police d’assurance récolte. Or, l’évolution actuelle du tissu agricole français est un facteur moins spectaculaire que le réchauffement global, mais tout aussi important pour expliquer le faible nombre de polices souscrites. Entre 1945 et aujourd’hui, le nombre de fermes de plus d’un hectare exploitant les quelque vingt-huit millions d’hectares cultivables (environ la moitié de la surface de l’Hexagone) est passé de deux millions à trois cent quatre-vingt dix mille ! Et on s’attend à un chiffre encore plus faible dans dix ans avec les départs à la retraite prévus, non compensés par des agriculteurs successeurs.
Cette chute du nombre de fermes est le résultat des politiques agricoles menées par tous les gouvernements français depuis les années 1950, conjointement à l’Europe via la PAC, qui visaient à augmenter les rendements agricoles et plus généralement à améliorer la productivité du secteur de l’agroalimentaire. En conséquence, les assureurs n’ont plus eu des millions de parcelles assurées, ce qui divise les risques. Au contraire, ces mêmes assureurs doivent couvrir un plus petit nombre de parcelles, de tailles relativement grandes. À climat constant, les risques ne sont plus aussi divisés, d’où des coûts des sinistres plus élevés. Ainsi, deux facteurs structurels, l’évolution du climat et la concentration des exploitations agricoles peuvent expliquer le coût dissuasif de l’assurance des récoltes.
Confrontée à cette augmentation des coûts, la France a choisi ce qu’elle sait déjà faire dans le domaine des catastrophes naturelles : le partenariat public-privé. Autrement dit, une partie significative des risques climatiques est prise en charge par la solidarité nationale, le reste étant partagé entre les franchises supportées par les agriculteurs et les assureurs, ce qui allège singulièrement les primes. Même l’exploitant non assuré peut recevoir une part de la solidarité nationale. Dans certains pays, comme en Afrique par exemple, d’autres techniques innovantes comme l’assurance paramétrique ont été mises en place pour réduire un coût important de l’assurance : l’expertise.
Les neuf articles, tous rédigés par des professionnels confrontés à l’aggravation tendancielle des sinistres, développent tous les aspects de l’assurance des récoltes. Sauf un article, consacré à la retraite des agriculteurs, qui n’a pas de lien avec l’évolution du climat. Il traite de l’avenir d’un système par répartition dans un secteur où le nombre de contributeurs a diminué et va encore se restreindre.